Messagepar djej » 20 janv. 2023, 17:13
Extrait FF :
Vingt ans après, Jean-Marc Furlan revisite avec bonheur l'exploit majuscule des Pingouins de Libourne-Saint-Seurin (N2, ex-CFA), tombeurs de Lyon en trente-deuxièmes de finale de la Coupe de France, le 4 janvier 2003.
« Tous les ans, je disais à mon groupe : "On a besoin d'argent, alors, même si on ne monte pas en Championnat, il faut au moins aller en trente-deuxièmes de Coupe pour équilibrer les comptes !" On sortait d'un quart la saison précédente face à Bastia (0-1 a.p.), mais on n'avait pas pu jouer dans notre stade (le match s'était joué à Chaban-Delmas, à Bordeaux) et ça change complètement la préparation, l'état d'esprit, les repères...
Là, on se prépare à accueillir Lyon chez nous (au stade Jean-Antoine Moueix). L'engouement en ville, c'est de la folie ! J'ai volontairement essayé de calmer ça dans les médias, de ramener le curseur proche de la réalité : on est une équipe de CFA qui accueille le champion de France !
En revanche, je mets un point d'honneur à ce qu'au niveau de la préparation et du comportement, le fonctionnement soit professionnel : la plupart des joueurs ont un boulot à côté, mais j'ai fait en sorte qu'ils soient libérés pour les entraînements. Et le 1er janvier à 10 heures, on est sur le terrain.
Je tiens à ce qu'on passe le plus de temps possible ensemble, mais il n'est pas question de bousculer nos habitudes. Le jour du match, je donne rendez-vous à midi à l'hôtel, à 1,5 km du stade, on y partage le déjeuner, puis la sieste et la causerie.
Mon père me fout d'ailleurs la honte en toquant à la porte en pleine causerie pour y assister. Tout le monde est mort de rire ! Ça détend l'atmosphère... Globalement, on a la tête légère, parce qu'on est le club amateur qui reçoit un gros, c'est un moment de bonheur, de transcendance, presque d'extase. En tant qu'entraîneur, on stresse plus quand on joue une équipe de niveau inférieur, je vous le dis... »
« L'idée n'est pas de perturber les joueurs, de leur mettre une pression terrible. Mes adjoints ont organisé un repas avec une analyse vidéo de l'OL, une rareté à l'époque. Moi, je n'appuie pas forcément là-dessus, je veux entretenir une dynamique joyeuse et j'insiste surtout sur notre football.
J'ai toujours recherché ça : comment montrer à l'adversaire que tu as des principes de jeu. J'aime avoir la possession, jouer mon jeu, et le plus gros travail est de convaincre mes joueurs qu'on peut le faire contre Lyon. Ce qui les met en confiance, ce sont ces protocoles de jeu. Grâce à eux, ils se sentent en sécurité.
Beaucoup plus qu'en leur répétant qu'il faut défendre et contre-attaquer ! Parce qu'il faut qu'ils sachent comment le faire. Dans ces circonstances, une équipe pro est toujours un peu empruntée, alors qu'en face tout le monde est à fond. On sait aussi qu'il y a de la tension côté OL, mais je ne me sers pas du tout du contexte (élimination des Coupes d'Europe à l'automne, une victoire sur les cinq matches précédents en L1) car il ne faut pas minimiser les qualités de cette équipe !
Ce qui me fait le plus peur, c'est leur potentiel offensif, leur capacité à dérouler, à marquer des buts et à te rendre un peu ridicule. La vitesse de Govou, notamment, est un vrai danger, et j'insiste auprès de mes défenseurs pour essayer de gérer au mieux cet aspect. J'ai toujours beaucoup travaillé à la construction de paires sur le terrain.
Mario Zagallo disait : "Si tu as une bonne paire, tu ne perds jamais, si tu en as deux, tu gagnes tout le temps." Il exagérait un peu les choses (sourire) mais c'est très important de construire des paires. Et j'en ai plusieurs à Libourne, notamment Delchié-Rossignol, un duo fantastique à la récupération. L'un est un ancien meneur de jeu, l'autre a beaucoup de volume, tous les étaient très doués techniquement et ils sont essentiels pour nous. »
« L'OL a plusieurs blessés, notamment (Éric) Carrière et (Vikash) Dhorasoo au milieu (mais aussi Sonny Anderson et Claudio Caçapa). Avec Juninho sur le banc, bien sûr que ça nous facilite la tâche pour avoir plus de contrôle dans l'entrejeu. Ça ne change pas mon approche, mais il est évident que ça nous aide. Et la première période est très équilibrée.
Je suis très surpris de les voir à cinq derrière, même s'ils avaient parfois déjà joué comme ça. C'est très difficile pour un défenseur d'alterner entre les systèmes, ça change la donne pour tout le monde, les latéraux comme les centraux. Ils se mettent donc dans le dur en changeant leur approche, c'est pour ça que je me focalise aussi sur le rôle d'Edmilson, on devait l'empêcher de dicter le tempo depuis l'arrière et on l'a bien fait.
On souffre peu, leur seul moyen d'apporter du danger, c'est via la paire Govou-Luyindula. Face à eux, tu es forcément dans le dur. Et c'est grâce à eux qu'ils se créent leur plus belle occasion : un décrochage de Govou qui se retourne et lance Luyindula. Mais en face, il y a Franck Grandel, il était trop fort ! Surtout en Coupe.
De notre côté, on se procure quelques occasions en profitant de la liaison fragile entre centraux et latéraux. On leur pose de gros problèmes dans ce secteur, et on touche le poteau par Régis Castant, qui déboule entre Bréchet et Montoya pour tirer des 20 mètres. »
« Quand les joueurs font une première période de qualité, c'est important de rester sur le positif, de valoriser. J'insiste sur le fait de construire d'un côté et de "renverser" pour profiter des écarts dans cette défense à cinq de l'OL. Il faut réussir à attirer, faire courir l'adversaire pour obtenir de la liberté dans le couloir à l'opposé. Il y avait toujours une zone exploitable.
Dans ma tête, je me demande quand même si on va avoir la réussite d'en mettre une au fond. Est-ce que le public prend du plaisir ? C'est une première chose. Mais ensuite, comment on va les battre ? Cette question tourne en boucle dans mon esprit. Je ne sais pas si on va avoir cette réussite, même si notre nombre d'occasions me rassure.
Je n'ai pas peur d'avoir des regrets, je suis confiant parce qu'on fait jeu égal. Vraiment ! Par rapport à l'écart entre les deux équipes, je me sens plutôt léger. Ç'aurait été différent si on avait été nullissimes. (Rire.) »
« L'essentiel à la reprise, c'est de refuser de reculer. Là encore, mon duo de récupérateurs est très important, comme mes attaquants, qui savent harceler l'adversaire. Ça donne un bloc fort techniquement mais aussi à l'aise pour récupérer.
Et le but qu'on marque (76e), c'est l'action parfaite. Un enchaînement exceptionnel parce qu'il y a le harcèlement dans le camp adverse, la récupération sur un dégagement raté d'Edmilson, le renversement de Pascal (Thèze) et la finition... Comme dans un rêve !
Au moment où Regis (Castant) marque, il y a une ovation phénoménale dans le stade qui nous fait un peu peur. (Rire.) Juninho est entré dix minutes plus tôt, je sais que ça va inverser le rapport de force, et puis Vairelles arrive juste après l'ouverture du score. Il avait inscrit le but pour Bastia qui nous avait éliminés la saison précédente en quarts.
Mais, sincèrement, je n'y pense pas, je suis concentré sur les capacités de mon groupe. Ça ne m'obsède pas du tout. En revanche, le fait d'avoir à gérer Juninho et désormais trois attaquants... Même si encore une fois, ils ont dû changer de dispositif, en repassant à quatre derrière, et ça les perturbe pour construire.
C'est hyper favorable pour nous, et on concède d'ailleurs très peu d'occasions dans le jeu. Les seules situations chaudes viennent de coups de pied arrêtés, mais Grandel sort encore le grand jeu. Je ne ressens pas forcément du renoncement chez eux, mais un vrai malaise. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette équipe à cette période-là (4 janvier).
Soyons honnêtes : s'ils avaient été à 300 %, on prenait une rouste ! Là, au contraire, je n'ai pas du tout le sentiment de vivre un grand danger pendant quatre-vingt-dix minutes, on n'a pas subi. Je ne procède à aucun changement, ça m'arrivait parfois...Bon, pour le coup, c'est surtout parce que je n'ai pas de solution. (Il éclate de rire.) Si j'avais eu un banc, un mec qui peut foutre le feu, je l'aurais fait entrer ! Je ne veux pas bouleverser l'équilibre général juste pour faire entrer un mec. Et puis, encore une fois, notre préparation lourde en amont paye, parce que je n'ai pas de joueurs épuisés. »
« Au coup de sifflet final, je suis très heureux, subjugué, incrédule. Je vais serrer la main de Paul Le Guen, et quand je vois sa tête... J'ai l'impression qu'il va s'écrouler par terre !
Je suis tellement abasourdi que pendant que les joueurs font la fête sur la pelouse, je rentre au vestiaire ! Mon père, qui assistait à tous nos matches, descend des tribunes en courant et me suit. On est tous les deux, assis l'un en face de l'autre, je suis K.-O. ! Lui me regarde, en larmes, comme si j'étais un extraterrestre. On n'a pas échangé un mot ! Je me demande : "Mais qu'est-ce qui vient de se passer ? Comment j'ai fait pour éliminer Lyon ?"
C'est un souvenir plus fort que les exploits face à Lille (2-0) et Metz (2-1 a.p.) la saison précédente, parce que c'est l'OL, le champion de France qui bouffera ensuite tout le monde en L1 (sept titres d'affilée entre 2002 et 2008).
D'ailleurs, c'est ce match qui est resté dans l'imaginaire des gens. Il les a rendus heureux, et c'est ça qui m'animait. Le plaisir que le peuple a pris, c'est ça qui me touche vingt ans après. Ce qui me plaît, c'est de transmettre des émotions. Pour tout ça, ce match face à l'OL est fantastique. »